[Spiritualité] Vie spirituelle

Changer. Travailler sur soi. Se dĂ©velopper spirituellement. S’épanouir.

Ces expressions suggĂšrent la possibilitĂ© d’accueillir une Vie autre que notre condition prĂ©sente et que cette ouverture Ă  l’inconnu soit le moyen d’accĂ©der Ă  une existence plus vaste et plus captivante. En somme le bĂ©nĂ©fice espĂ©rĂ© d’un tel cheminement est de jouir d’un plus grand bonheur et c’est en effet le plus souvent la motivation qui pousse l’individu Ă  entreprendre cette dĂ©marche.

Plus largement, une observation attentive des comportements humains dans toutes les sociĂ©tĂ©s et cultures amĂšne Ă  conclure que, quelle que soit la forme que prend sa recherche, la dynamique qui pousse l’homme Ă  agir est celle de la quĂȘte du bonheur. Celui qui n'en trouve plus l’issue ou qui en perd l’espĂ©rance entre en "dĂ©pression", maladie qui peut mener au suicide.

De l’ermite qui se met Ă  l’écart, espĂ©rant se rapprocher de Dieu, au riche homme d’affaires qui multiplie les biens et les plaisirs et mĂȘme jusqu’au serial killer qui jouit d’infliger mort et souffrance pour croire y Ă©chapper, cette poursuite du bonheur prend des formes rĂ©solument diverses, parfois totalement aberrantes et incomprĂ©hensibles Ă  celui dont la rĂ©flexion est entravĂ©e par des prĂ©jugĂ©s culturels ou claniques ou par des rĂ©actions Ă©motionnelles trop vives.

Mais derriĂšre cette course Ă©perdue, l’homme souffre viscĂ©ralement de la mort qui l’attend. Il faut jouir toujours plus de la vie, chacun ayant une idĂ©e ou un ressenti confus de ce que peut ĂȘtre le bien-ĂȘtre pour lui, afin d'Ă©chapper quelques instants, le temps d’un battement d’ailes face aux milliards de milliards d’annĂ©es-lumiĂšre de l’univers, Ă  l’omniprĂ©sence de la mort.

Voilà la pierre d’angle sur laquelle se bñtissent les existences...

-- Et dans cette tension terrible Ă  conquĂ©rir la fĂ©licitĂ© face Ă  cette mort oĂč chacun sera seul, nous nous coalisons de maniĂšre grĂ©gaire et conformiste avec ceux qui ont le mĂȘme "remĂšde", mĂȘme mode de pensĂ©e ou mĂȘme mode de vie, mĂȘme façon de provoquer ce frĂ©missement intĂ©rieur qui nous fait sentir plus grand, comme si nous devions par le nombre vaincre la peur panique qui nous saisit quand nous sommes seuls devant le vide bĂ©ant de l’insupportable issue.
Et dans chaque coterie, une sommité trouve finalement à se distinguer par son verbe, sa prestance ou son statut et nous voilà séduits et rassurés d'avoir été favorisé d'une autorité à laquelle obéir comme incarnation de la Puissance et de la Vérité.
C’est ainsi que commencent les dominations et que meurent la libertĂ© et la pensĂ©e critique. Car les gĂ©nĂ©rations se succĂ©dant, nous finissons par ĂȘtre tellement habituĂ©s aux normes et systĂšmes mis en place par les notables successifs que, mĂȘme s'ils s'avĂšrent aller contre nos aspirations les plus profondes, nous les acceptons sans aucune rĂ©flexion comme des Ă©vidences qu’aucune autre alternative ne peut plus remettre en cause.

Si la peur de mourir devient plus pressante, Ă  cause d’une Ă©pidĂ©mie, d’une crise sociale importante, voire d’une guerre, nous sommes mĂȘme prĂȘts Ă  tous les renoncements, y compris Ă  nos "valeurs" les plus prĂ©cieuses.
Que les puissants fassent encore un peu s'amplifier la peur gĂ©nĂ©rale, grĂące Ă  la bonne parole relayĂ©e incessamment par les mĂ©dias de masse, cela suffira Ă  persuader les effrayĂ©s que les solutions imposĂ©es d'en haut sont "pour le salut du peuple" les seules possibles, et trĂšs vite les quelques esprits libres, qui oseront poser des questions ou proposer une alternative, se verront mis Ă  l’écart comme des lĂ©preux, accusĂ©s d'ĂȘtre des ennemis de la dĂ©mocratie et futurs grands coupables de la catastrophe, c’est-Ă -dire de la mort de tous les autres...

Ce rapport entre la peur viscĂ©rale de la mort et la soumission du plus grand nombre, au prix de leur libertĂ©, Ă  ceux qu'ils perçoivent comme des sauveurs, est une clĂ© fondamentale pour comprendre de nombreux comportements individuels et collectifs. Je ne fais ici que l’esquisser, car cela demanderait d’amples dĂ©veloppements incompatibles avec le format de ce journal de rĂ©flexions au fil de l’eau. --

Face à la mort terrible, jouissant tout au plus de quelques bonheurs et sécurités provisoires acquises à grand prix, pourquoi et comment le travail sur soi et le développement spirituel nous permettraient-ils une "existence plus vaste et plus captivante"? En quoi ce cheminement exigeant serait une meilleure alternative que le consumérisme effréné, le pouvoir sur les autres ou la domination intellectuelle, pour se réaliser dans ce monde et y trouver une compensation à la disparition finale ?

C'est la question légitime qui m'est souvent posée lors de discussions sur le sens de la vie. Il est d'abord nécessaire de préciser le sens de ces mots, car l'expérience montre à quel point les mots ne portent que l'idée qu'on en a acquise et l'expérience qu'on en a vécue, et, comme cela est différent pour chacun, cela complique énormément la clarté du débat et favorise les quiproquos.
Le plus souvent, dans l'empressement à vouloir persuader ou dans la résistance à se laisser influencer par l'autre, déjà classé selon son aspect, son "look" comme on dit maintenant, ou son ton, dans les personnes favorables ou défavorables qu'il est bon d'écouter ou de contrer, on ne cherche plus à comprendre, on entend sans écouter vraiment.
Écouter l'autre est un savoir-faire, qui se dĂ©veloppe plus on surveille ses propres rĂ©actions et impressions et plus on se dispose Ă  l'accueillir... Pour cela il faut aussi avoir longuement accueilli et observĂ© ce qui se passe en soi !

La vie spirituelle nous confronte à ce qui dépasse notre compréhension. C'est bien là le premier paradoxe et le premier écueil pour celui qui en choisit le chemin pour y trouver des réponses.
Quelle que soit la voie qu'il emprunte, qu'il trouve ses repĂšres initiaux dans les traditions religieuses ou dans le bric Ă  brac des nouveaux courants spirituels qui foisonnent depuis le milieu du vingtiĂšme siĂšcle, l'impĂ©trant se trouvera confrontĂ© Ă  des dimensions qui dĂ©passent largement la comprĂ©hension et la perception qu'il peut avoir de lui-mĂȘme et du monde. VoilĂ  sans doute la diffĂ©rence majeure avec ce qu'on appelle le dĂ©veloppement personnel, oĂč il s'agit justement de dĂ©velopper sa "personnalitĂ©", voire de se soigner, et d'aller mieux avec soi-mĂȘme, sans pour autant reconsidĂ©rer sa place et sa destinĂ©e au milieu de l'infini du vivant avec les consĂ©quences que cela peut avoir dans l'environnement social.

Quel que soit le "logiciel" de pensĂ©e adoptĂ©, le systĂšme de reprĂ©sentation choisi, suite Ă  la rencontre d'une personnalitĂ© Ă©clairante ou en raison de l'origine familiale, rentrer dans la vie spirituelle nous impose de laisser les questions ouvertes et d'accepter qu'Ă©voluent en permanence notre comprĂ©hension des textes et notre perception de nous-mĂȘme et des autres.
Celui qui s'arrĂȘte en chemin dans une posture dogmatique ou dans des pratiques revendiquĂ©es comme Ă©tant les seules valables tombe de vie spirituelle en religion.
J'entends par religion les systÚmes figés par lesquels des hommes, de bonne volonté sans doute, ont cru nécessaire d'organiser la foule des croyants et de leur tracer un chemin repérable. Je ne doute pas pour autant qu'il y ait dans chaque religion des hommes de bien et d'amour qui ont réussi à y préserver la vitalité de leur démarche spirituelle malgré les entraves du cadre religieux.
Je peux témoigner en avoir rencontré plus d'un dont j'ai beaucoup appris, dans le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, le judaïsme et l'islam et d'autres courants plus minoritaires, comme je peux témoigner y avoir constaté que la plupart des coreligionnaires y ont abandonné la vie spirituelle pour retomber dans l'application routiniÚre de la doctrine, des obligations et des techniques, parfois sans plus de réflexion et de maniÚre toute identitaire, se transformant de vivants en porte-drapeau orgueilleux de leurs certitudes collectives.

La vie spirituelle, si elle laisse les questions ouvertes quand Ă  notre comprĂ©hension parfois mĂȘme de ce qu'on y expĂ©rimente, aiguise peu Ă  peu notre sensibilitĂ© face Ă  l'infinie merveille du Vivant. Elle nous incline Ă  l'humilitĂ© et Ă  la gratitude, elle nous tourne vers la simplicitĂ© tant elle apprend Ă  faire peu Ă  peu le tri entre nos automatismes de comportement, acquis par l'Ă©ducation et la culture, et les Ă©motions nouvelles qui nous traversent, comme un enfant qui s'Ă©veillerait Ă  nouveau et se mettrait Ă  rire. Peu Ă  peu le cƓur, engourdi par la violence du monde et la peur d'ĂȘtre blessĂ©, accepte d'ĂȘtre touchĂ© par une autre dimension, indĂ©finissable et douce, il se remet Ă  battre Ă  un tempo plus naturel et rĂ©apprend Ă  aimer.
Alors tout peut s'ouvrir, les portes du Royaume s'entrouvrent, libéré de la peur et de la colÚre qu'engendrent nos frustrations et nos attentes déçues, nous portons un regard plus généreux sur les autres, plus patient et plus attentif, nous commençons à voir l'immense souffrance de l'humanité, l'Amour devient peu à peu l'unique moteur pour avancer vers la Vie qui se dévoile.

Car il s'agit bien de cela, d'un changement progressif d'Ă©tat, nous nous dĂ©gageons peu Ă  peu de notre ego tellement tourmentĂ©, prĂ©dateur et vorace, pour laisser de la place au dĂ©veloppement d'une autre partie de nous-mĂȘmes, la partie connectĂ©e Ă  l'infini, la Part du Divin en nous, celle qui est finalement une poussiĂšre infime du Divin.

Certains parlent de la diffĂ©rence entre notre personnalitĂ©, du latin persona qui veut dire le masque, grĂące auquel les acteurs romains projetaient leur voix et donnaient vie Ă  leur rĂŽle, et notre essence, la part trĂšs intime qui prĂ©existe Ă  toute l'imprĂ©gnation de l'incarnation. La personnalitĂ© comprend tout l'acquis de l'expĂ©rience personnelle, le culturel, le comportemental, tout ce qui s'est engrangĂ© dans l'inconscient, et, comme c'est la part qui se dĂ©veloppe dans l'interaction avec le monde et qui peu Ă  peu prend plus d'importance, elle finit par nous voiler notre essence qui reste Ă  l'Ă©tat d'enfant non dĂ©veloppĂ© dans le meilleur des cas. Autrement dit notre personnalitĂ©, qui devrait ĂȘtre notre interface avec le monde, notre outil pour vivre ici-bas notre essence, devient plus forte que celle-ci au point de se prendre pour elle et notre essence se meure peu Ă  peu dans le carcan de la personnalitĂ©.

Dans la tradition juive, les sages d'IsraĂ«l parlent de la nĂ©cessitĂ© de pratiquer le "bitoul", l'effacement du moi, pour laisser place au Divin. Avant Pessah, la PĂąques juive, les familles orthodoxes veillent Ă  Ă©liminer de la maison toute trace de "hametz", toute miette de pain levĂ©, dont la pĂąte, faite de l'un des cinq types de cĂ©rĂ©ales (blĂ©, orge, avoine, seigle, Ă©peautre), a gonflĂ© par fermentation au contact de l'eau. Pendant huit jours, ils vont ne manger que des matsot, galettes de pain azyme qui rappellent que le peuple hĂ©breu est sorti prĂ©cipitamment d’Égypte, oĂč il Ă©tait maintenu dans l'esclavage, sans avoir le temps de faire lever sa pĂąte. Mais le sens profond signifie que, s'il Ă©tait restĂ© du pain levĂ© parmi les HĂ©breux, ici symbole de l'ego gonflĂ© par l'orgueil, D.ieu n'aurait pas pu libĂ©rer les hĂ©breux du double esclavage social et spirituel dans lequel ils Ă©taient en souffrance.

Ainsi notre ĂȘtre le plus intime, et qui nous est le moins connu, ne peut reprendre son dĂ©veloppement qu'Ă  condition que nous nettoyions nos Ă©curies d'Augias, encombrĂ©es de nos salissures depuis tant d'annĂ©es accumulĂ©es, -- comme l'indique symboliquement ce cinquiĂšme Ă©pisode des douze travaux d'Hercule, autre reprĂ©sentation symbolique du chemin spirituel, afin qu'il puisse trouver Ă  nouveau en nous un espace oĂč reprendre peu Ă  peu sa place.

A travers ce rĂ©veil de sa dimension spirituelle, l'individu en marche va peu Ă  peu se dĂ©couvrir travaillĂ© par une conscience qui lĂąche toujours plus prise avec le monde de l'extĂ©rioritĂ© et lui ouvre un espace de vie intĂ©rieure toujours plus riche. Quelque chose de tranquille et d'indĂ©finissable s'Ă©tablit et devient le point d'observation et de sĂ©rĂ©nitĂ© auquel il devient toujours plus facile d'accĂ©der. Cet endroit est un endroit touchĂ© par l'hors-du-temps, un endroit prĂ©servĂ© de la mort, c'est l'Ăąme qui se met Ă  grandir et se renforcer et qui devient comme la prĂ©sence de l'Ă©ternitĂ© en soi. Un endroit d'oĂč tout s'Ă©claircit et qui permet de voir le rĂ©el diffĂ©remment, avec les yeux de l'esprit et du cƓur.

Commencer Ă  atteindre cet Ă©tat oĂč la mort apparaĂźt comme un passage vers une autre vie pressentie, dĂ©jĂ  un peu vĂ©cue ici-bas, vaut toutes les richesses extĂ©rieures et bien plus. C'est pourquoi la vie spirituelle apparaĂźtra peu Ă  peu Ă  l'homme de demain comme l'horizon du bonheur ultime, la dimension Ă  partir de laquelle peut se construire la paix et la rĂ©conciliation avec soi-mĂȘme et avec tous les hommes.

Là est la Source de l'Amour Infini qu'avait retrouvé Yehoshua, Jésus de Nazareth, et dont le monde d'aujourd'hui a besoin plus que de toutes les politiques.

15 août 2021 - © JérÎme Nathanaël - Extrait de "Le silence des heures"

-- Photo Bady Abbas --

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